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Que feriez-vous si vous appreniez que toute votre existence
dépend de celle d’un autre ?



Une révélation


 

6 Mai 1961 - Paris - Clinique des Bruyères

 

Dans la salle d’accouchement, une jeune femme enlace tendrement son nouveau-né. À ses côtés, son mari dévisage l’enfant d’un air perplexe :

 

- Ça ne va pas être simple pour lui.

- Qu’est-ce que tu racontes ?

- Faut pas se mentir… Avec une tête pareille, on peut pas dire que les étoiles se sont alignées pour lui.

- Cesse de raconter des sottises, il est magnifique.

- Mouais…

 

Tandis qu’il s’assied pour débuter la lecture d’un journal, sa femme embrasse son bébé avec amour.

 

Dehors, de fines gouttes de pluie commencent à tomber.

 

« Que feriez-vous si vous appreniez que votre existence
toute entière dépend de celle d’un autre ? »

 

 

21 Septembre 2018 - Paris - Appartement Martin

 

La sonnerie d’un réveil électronique retentit.

 

Les yeux péniblement ouverts en direction du cadran, Martin lâche un râle dépité en éteignant le réveil : 7 h 10. Il se redresse, lâche un bâillement caverneux, se lève et marche jusqu’à la salle de bains en suivant un chemin d’usure tracé dans la moquette.

 

Face au miroir, il observe, déprimé, son reflet qui, comme chaque matin, ne correspond pas à celui qu’il aimerait voir. D’un geste quasi aveugle, il saisit une brosse à dents sur laquelle il dépose du dentifrice et démarre le brossage de ses dents.

 

- Vous l’aviez remarqué ? On se brosse toujours les dents de la même façon. À un certain moment de notre vie, on a choisi une main, un sens pour le brossage… Et… On n’a plus jamais changé…

 

La bouche pleine de dentifrice, il tente vainement de contenir la mousse qui s’en échappe.

 

- On appelle ça un débordement instinctuel...

 

Il rince sa bouche.

 

- En gros une manie !

 

Il essuie son visage, ferme le robinet en le serrant plus que nécessaire, puis retourne dans sa chambre.

 

- Moi, j’ai un tas de manies. Attention, il ne s’agit pas de tocs ! Juste des gestes, des rituels censés me porter chance.

 

Il ouvre une armoire et attrape une boîte de rangement dans laquelle se trouve un « pack vestimentaire » : caleçon, chaussettes, pantalon, chemise, chaussures, veste. Sa solution idéale pour un habillage simple et rapide chaque matin.

 

- Si j’en oublie un, j’ai le sentiment que ça va me porter… préjudice.

 

À peine entré dans son salon, une petite pièce à l’aménagement minimaliste, il s’interrompt soudain et retourne dans la salle de bain vérifier que le robinet du lavabo est parfaitement fermé en le serrant de nouveau.

 

- Qu’est-ce que je disais ? Oui, les manies… Elles occupent une place importante dans ma vie. Un peu trop même.

 

Tout juste sorti de son immeuble, Martin traverse la rue pour se rendre sur le trottoir d’en face.

 

- Vous voulez des exemples ?

 

Il réfléchit un instant, puis se met à lister :

 

- Je marche toujours sur le trottoir où trouvent les numéros pairs. Je vérifie trois fois que j’ai bien rabattu la porte du frigo. Je range mes clés dans ma poche droite et jamais ailleurs.

 

Une jeune femme lui remet un tract publicitaire dont il commence la lecture en entrant dans une bouche de métro.

 

Il ressort d’une autre bouche de métro en achevant de lire le tract publicitaire.

 

- Je lis les pubs du début à la fin, en prenant soin de ne sauter aucun mot.

 

Il jette le tract publicitaire dans une poubelle.

 

- Je sais ce que vous vous dites : « Il est complètement barré ce type ! ». Mais prenez le temps d’y penser un instant. Vous n’avez pas vous aussi des petits rituels supposés vous porter chance ?

 

Dans les rues, des centaines de personnes marchent et se croisent sans s’accorder un regard, comme « aspirées » par des forces invisibles.

 

Martin observe cet étonnant ballet puis, à son tour, il se retrouve aspiré et marche au milieu de la foule.

 

- Qui suis-je ? Un parmi tant d’autres. Un être humain moyen à l’existence moyenne. Si Dieu devait me noter, il inscrirait certainement « médiocre » sur mon bulletin de vie.

 

La foule au milieu de laquelle Martin avance s’immobilise telle un seul homme devant un passage pour piétons dont le feu de signalisation est vert.

 

- Pourtant j’ai essayé ! Oui, j’ai tout fait pour réaliser mes rêves… Je me suis battu pour les concrétiser. Mais chaque fois, au tout dernier moment, juste quand j’étais sur le point d’atteindre mon but, le sol s’est toujours dérobé sous mes pieds. Vous savez ce que ça fait de croire que vous allez réussir et… non, vous n’y arrivez pas. Vous n’y arrivez jamais ! Vous avez beau vous battre, vous avez beau lutter pour réussir… Peu importe l’énergie, peu importe l’intensité de votre envie, qu’elle soit professionnelle ou bien personnelle, vous restez irrémédiablement collé au sol. Comme si une force invisible travaillait contre vous. Comme si elle vous empêchait de vous élever et de vous épanouir. Vous avez déjà eu cette sensation ?

 

Le feu de signalisation passe au rouge. La foule traverse, excepté Martin. Un à un, hommes et femmes passent devant lui sans un regard. Ils avancent tels des marionnettes répétant mécaniquement le même trajet.
Immobile au milieu de ce mouvement perpétuel, Martin arbore soudain un large sourire qui contraste avec son environnement.

 

- Eh bien ce goût d’échec perpétuel, c’est terminé !! Vous savez pourquoi ? Parce qu’hier j’ai appris la vérité sur mon existence. Sur l’existence de chacun de nous.

 

 

20 Septembre 2018
15 heures plus tôt

 

Salle d’attente du cabinet d’un psychanalyste.

 

Assis, seul dans la pièce, Martin jette un œil sur des magazines spécialisés éparpillés sur une table basse : voitures, mode, télévision, décoration, cuisine… Un panel des loisirs tendance à connaître et pratiquer si on ne veut pas craindre l’isolement social.

 

Martin saisit le magazine de télévision et tourne les pages pour s’arrêter l’horoscope. Et plus précisément sur l’encadré dédié au Taureau.

 

- « Cette semaine, côté vie sociale, vous connaîtrez de grands bouleversements. Amour, petites tensions avec votre partenaire, il faut savoir lâcher un peu de lest. Côté forme, le jogging est l’activité qui vous convient le mieux. » Mouais, c’est pas encore ça…

 

La porte d’un bureau s’ouvre laissant apparaître un homme aux cheveux grisonnants.

 

- Vous avez rendez-vous ?

 

Surpris, Martin hésite un instant puis :

 

- Oui… Avec le docteur Crif.

- Monsieur Vantou ?

 

Martin acquiesce.

 

- Le docteur Crif a eu un accident. Il est arrêté pour une longue période. Durant son absence, je reprends son cabinet et ses dossiers. Entrez…

 

Il désigne le bureau.

 

Bien que circonspect, Martin se lève et va directement s’installer sur un luxueux fauteuil disposé face au bureau du psy.

 

- Confortable, n’est-ce pas ?

- Il justifie presque les honoraires…

 

Le psy consulte son ordinateur.

 

- Lors de vos précédentes séances avec mon collègue, vous avez souvent abordé le thème du « destin ».

- C’est arrivé de temps à autre…

- À chaque séance !

- Si vous le dites…

 

Le psy lit les notes affichées sur son écran.

 

- Astrologie, Tarots, Épicurisme, Hédonisme, Bouddhisme, Yoga… Vous avez même participé au tirage au sort d’une société qui proposait de réaliser cinq de vos rêves.

 

Gêné d’entendre le psy énumérer toutes ses pathétiques tentatives pour accéder au bonheur, Martin détourne le regard.

 

- Vous avez tout tenté, tout testé. Vous êtes désormais au bord de la falaise, un pied dans le vide… Et pourtant vous ne sautez pas.

 

Le visage soudainement grave de Martin prouve que le psy a touché juste.

 

- Vous ne sautez pas, car vous savez au fond de vous qu’il y a autre chose. N’est-ce pas ?

 

De longues secondes s’écoulent durant lesquelles Martin et le psy se sondent du regard.

 

- J’ai la réponse à vos questions… À toutes vos questions !

 

Martin est décontenancé.

 

- Sachez tout d’abord qu’il s’agit d’une voie « différente » du courant de pensée « officielle ».

- « Différente ? » Ça veut dire que ma mutuelle ne me remboursera pas ?

 

Le psy esquisse un léger sourire, puis reprend d’un ton sérieux :

 

- Que diriez-vous si vous appreniez que votre vie entière est liée à celle d’un autre homme ?

 

Martin est soudain moins nonchalant.

 

- Que feriez-vous si vous appreniez que toute votre existence dépend en fait de celle d’un autre ?

 

Martin se redresse.

 

- Je ne suis pas sûr de comprendre…

- Je m’apprête à vous révéler un secret que très peu de personnes connaissent.

 

Il se rapproche de Martin afin de souligner le caractère confidentiel de sa révélation.

 

- La vie de tout être humain sur terre est conditionnée à celle d’un double : un « binôme vital ».

 

Martin écarquille les yeux.

 

- Dès leur naissance, les deux binômes sont noués par un lien cosmique qui dure tout au long de leur vie. Comme un miroir inversé de l’autre. Quand l’un a de la chance, l’autre n’en a pas. Quand l’un est riche, l’autre ne l’est pas. Quand l’un est heureux…

 

Interloqué, Martin regarde autour de lui, cherchant une hypothétique caméra cachée qui justifierait la blague.

 

- J’imagine que ça vous semble complètement fou.

- Je n’osais pas vous le dire…

- Et pourtant… Cela n’a rien de surprenant. Quand on y réfléchit, c’est même parfaitement logique. Prenez par exemple l’être humain. Tout fonctionne en double. Les mains, les jambes, les oreilles, les yeux… Même chose pour notre reproduction. Quand le spermatozoïde entre dans le zygote, il se forme… « Deux » cellules ! Et je ne vous parle pas de l’ADN qui est composé de « deux » longs brins qui forment une « double » hélice !

 

Martin est songeur.

 

- Croyez-moi, les exemples de liens doubles ne manquent pas dans la nature et dans la vie en général.

- C’est l’essence de toute existence !

 

Le psy n’ajoute rien de plus et se contente de fixer Martin.

 

- Admettons que votre théorie soit… « Plausible » et que j’ai un double qui me gâche la vie.

- Un binôme vital !

- Oui… Un « binôme vital ». Comment puis-je savoir qui c’est ?

- À l’aide d’un calcul mathématique très complexe.

- Nous y voilà ! C’est donc là que vous allez me réclamer une fortune pour faire ce calcul. C’est bien cela ?

- Non ! Juste quelques informations personnelles…

 

Martin est déstabilisé.

 

- Il fut une époque où cela prenait des semaines, voire des mois… Aujourd’hui avec les nouvelles technologies, la donne est différente. Tout le savoir des mathématiciens, physiciens, astronomes, astrologues et autres érudits qui ont contribué à cette fantastique découverte se trouve condensé ici.

 

Le psy désigne son ordinateur.

 

Entre scepticisme et curiosité, Martin semble tenté.

 

- C’est aussi simple que ça ?

- Le 1er pas est assez simple… C’est ensuite que ça se complique, quand se présente la montagne.

- La montagne ?

- Découvrir l’identité de son binôme vital est une chose… Vivre en harmonie avec lui en est une autre. Il y a des règles, des passages obligés, des rites à respecter… Notre existence est l’aboutissement d’un processus complexe. On ne plaisante pas avec ces choses-là.

- Vous cherchez à m’effrayer ?

 

Le psy ne répond pas. Il tend un imprimé à Martin.

 

- Apportez-moi tout cela demain et nous trouverons qui est votre binôme vital.

 

Martin prend l’imprimé et en commence la lecture.

 

- Aujourd’hui, vous commencez le 1er jour du reste de votre vie.

 

A SUIVRE...

Sam Bekare - 2018 - Protégée à la SACD

 

 

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résumé

Martin découvre qu’il n’est pas qu’un homme ordinaire noyé dans la masse, il est aussi le « binôme vital » de George Clooney. Connectées depuis la naissance, leurs existences sont intimement reliées : si l’un gagne, l’autre perd, lorsque l’un s’élève, l’autre s’affaisse. Cette révélation va changer le destin de Martin, qui décide de reprendre l’ascendant sur son binôme à n’importe quel prix.

 

 

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