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La formule de Dieu



LA RENCONTRE

 

États-Unis – Princeton – 112 Mercer Street - Mai 1953

 

Au deuxième étage d’une maison cossue, un homme aux lunettes noires allume une cigarette tandis qu’il guette le bout de la rue à travers la fenêtre. À ses côtés, son collègue vérifie le bon fonctionnement d’un enregistreur à bande magnétique.

 

– Ils arrivent !

 

L’homme écrase sa cigarette sur le rebord de la fenêtre.

 

– Je commence à enregistrer ?

– Oui, c’est préférable

 

Dehors à une centaine de mètres, trois motos de police, à la tête d’un cortège, surgissent d’un virage et viennent s’arrêter devant la maison située de l’autre côté de la rue. Tandis que des policiers en uniforme et civil assurent le contrôle du périmètre, un homme à l’allure robuste, ouvre la porte d’une Cadillac noire. Un homme âgé, au crâne chauve cerclé de cheveux blancs, en sort en rajustant son costume blanc.

 

– J’aperçois Ben Gourion, dit l’homme aux lunettes noires.

– Et notre ami ? Est-il là aussi ?

 

À ce moment, une silhouette familière, légèrement voûtée, avec ses cheveux coiffés en arrière et sa fière moustache grise, apparaît sur le seuil de la porte pour accueillir le visiteur.

 

– Oui, le voilà.

 

Deux voix résonnent à travers les haut-parleurs de l’enregistreur :

 

Shalom, monsieur le Premier ministre.

Shalom, professeur.

Soyez le bienvenu dans ma modeste demeure. C’est un plaisir d’accueillir le célèbre David Ben Gourion.

Le plaisir est pour moi. Ce n’est pas tous les jours qu’on rend visite au grand Albert Einstein.

 

L’homme aux lunettes noires s’assure que les aiguilles de l’enregistreur magnétique oscillent bien.

 

Êtes-vous satisfait de votre séjour ?

Oui, Dieu merci, j’ai pu obtenir quelques appuis et de nombreux dons. Je dois encore me rendre à Philadelphie où j’espère récolter davantage d’argent. Mais ce n’est jamais assez, n’est-ce pas ? Notre jeune nation est entourée d’ennemis et elle a besoin de toute l’aide qu’on peut lui apporter.

Israël n’existe que depuis trois ans, monsieur le Premier ministre. Comme on pouvait s’y attendre, il y a des difficultés.

Mais il faut de l’argent pour les surmonter, professeur. La bonne volonté ne suffit pas.

 

Trois hommes en costumes gris font irruption dans la planque des deux observateurs, leurs révolvers braqués sur eux.

 

– Pas un geste ! FBI !

 

L’homme aux lunettes noires et son collègue lèvent les bras, sans montrer le moindre affolement.

 

– À terre !

– C’est inutile, réplique tranquillement l’homme aux lunettes noires.

– À terre, j’ai dit ! Je ne le répèterai pas.

– Du calme messieurs, nous sommes de la CIA.

 

L’agent du FBI fronce le sourcil.

 

– Pouvez-vous le prouver ?

– Oui. Si vous me laissez sortir ma carte.

– D’accord. Mais doucement. Pas de geste brusque.

 

L’homme baisse lentement le bras droit, glisse la main sous sa veste et en tire une carte qu’il montre à l’agent du FBI. Celle-ci est frappée du tampon circulaire de la Central Intelligence Agency, Franck Bellamy, agent de première classe. L’agent du FBI fait aussitôt signe à ses collègues de baisser leurs armes.

 

– Qu’est-ce que l’OSS fait ici ?

– L’OSS n’existe plus, mon vieux. Nous sommes la CIA maintenant.

– OK. Qu’est-ce que la CIA fait ici ?

– Ça ne vous regarde pas.

 

L’agent pose un regard sur le magnétophone.

 

– Vous enregistrez la conversation de notre génie, c’est ça ?

– Ça ne vous regarde pas.

– La loi vous interdit d’espionner des citoyens américains. Vous le savez ?

– Le Premier ministre d’Israël n’est pas un citoyen américain.

 

L’homme du FBI considère la réponse un moment. De fait, l’espion de l’agence rivale a un bon alibi.

 

– Voilà des années que nous cherchons à mettre sur écoute notre ami là-bas. D’après nos renseignements, lui et sa garce de secrétaire, Dukas, transmettent des informations secrètes aux Soviétiques. Mais, Hoover refuse de nous laisser poser des micros, il a trop peur du scandale.

– On dirait que vous avez esquivé le problème.

 

Bellamy tord ses lèvres, ébauchant un sourire.

 

– Vous n’avez pas de chance d’être au FBI.

 

Il indique la porte d’un geste du menton.

 

– Maintenant tirez-vous. Laissez les grands travailler.

 

L’agent du FBI retrousse les lèvres en une moue de mépris.

 

– Toujours les mêmes morveux, hein ? Sales nazis.

 

Il fait signe à des deux collègues et ils quittent la pièce.

 

Sitôt les agents partis, Bellamy retourne à la fenêtre observer les deux hommes qui poursuivent leur conversation dans le jardin.

 

– Tu enregistres toujours, Bob ?

– Oui.

 

Il tourne le bouton du volume et les deux voix remplissent à nouveau la pièce

 

…défense d’Israël.

Je ne sais pas si je peux le faire.

Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas, professeur ?

 

Un court silence traverse la pièce.

 

Comme vous le savez, je suis pacifiste. Il y a déjà tant de malheurs en ce monde, ce n’est pas la peine d’en rajouter. Une telle arme procure un pouvoir redoutable et je ne sais pas si nous avons la maturité suffisante pour l’assumer.

Pourtant c’est vous qui avez convaincu Roosevelt de développer la bombe.

C’était différent.

En quoi ?

La bombe, c’était pour combattre Hitler. Mais, vous savez, je le regrette aujourd’hui.

Ah oui ? Et si les nazis l’avaient développée en premier ? Que serait- il arrivé ?

Évidemment. Ç’aurait été une catastrophe. Bien qu’il m’en coute de l’avouer, la fabrication de la bombe était peut-être un mal nécessaire.

 

Bien sûr ! Et ce que je vous demande est un nouveau mal nécessaire pour assurer la survie de notre jeune nation. Je veux dire par là que vous avez déjà renoncé à votre pacifisme durant la Deuxième Guerre mondiale, puis une nouvelle fois pour aider Israël à naître. Je voudrais savoir si vous êtes encore prêt à le faire.

Je ne sais pas, je… Je suis très occupé. J’essaie de concevoir une théorie du champ unitaire qui englobe la gravité et l’électromagnétisme. C’est un travail très important, peut-être même le plus…

Allons professeur. Je suis sûr que vous comprenez la priorité du cas présent.

Bien entendu. Mais il reste à savoir si votre demande est réalisable.

Et elle l’est ?

Peut-être. Je ne sais pas. Il faut que j’étudie la question.

Faites-le professeur. Faites-le pour nous, faites-le pour Israël.

 

Franck Bellamy griffonne quelques notes lorsque la conversation entre Einstein et Gourion dévie sur un autre sujet.

 

J’ai toujours entendu dire que vous étiez athée, professeur…

Non, je ne suis pas athée.

Vraiment ? Vous êtes religieux ?

Oui, je le suis. On peut dire ça.

Mais j’ai lu quelque part que vous jugiez la Torah erronée…

 

Einstein rit.

 

Bien sûr, c’est le cas.

Alors, ça veut dire que vous ne croyez pas en Dieu.

Ça veut dire que je ne crois pas au Dieu de la Torah.

Quelle est la différence ?

Vous savez dans mon enfance, j’étais un garçon très religieux. Mais, à 12 ans, j’ai commencé à lire des livres scientifiques, ces bouquins de vulgarisation, je ne sais pas si vous connaissez…

Oui…

J’en suis arrivé à la conclusion que la plupart des histoires racontées par la Torah n’étaient que des récits mythiques. J’ai cessé d’être croyant presque du jour au lendemain. Je me suis mis à réfléchir à la question et je me suis aperçu que l’idée d’un Dieu personnifié était quelque peu naïve, voire puérile.

Pourquoi ?

Parce qu’il s’agit d’un concept anthropomorphique, une chimère forgée par l’homme pour tenter d’influencer son destin et lui offrir une consolation dans les moments difficiles.

Donc vous ne croyez pas en Dieu ?

Je ne crois pas au Dieu personnifié de la Torah.

Vous pensez qu’il n’y a rien au-delà de la matière, c’est ça ?

Non, au contraire. Il y a forcément quelque chose derrière l’énergie et la matière.

Alors vous croyez en quoi ?

Je crois au Dieu de Spinoza, qui se manifeste dans l’ordre harmonieux de ce qui existe. J’admire la beauté et la logique élémentaire de l’univers.

 

Einstein marque un silence que Gourion interrompt :

 

Professeur, pensez-vous qu’il soit possible de prouver l’existence de Dieu ?

Non, je ne le pense pas, monsieur le Premier Ministre. Il est impossible de prouver l’existence de Dieu, comme il est impossible de prouver sa non-existence. Nous avons seulement la capacité de sentir le mystère, d’éprouver une sensation d’éblouissement face au merveilleux système qui régit l’univers.

 

Nouveau silence.

 

Mais pourquoi n’essayez-vous pas de prouver l’existence ou la non-existence de Dieu ?

Cela ne me paraît pas possible, je viens de vous le dire.

Mais si c’était possible, quelle en serait la voie ?

 

Franck fronce les sourcils en agitant sa tête.

 

– Bon sang ! Mais à quoi est-ce qu’ils jouent ?

 

Bob pivote sur sa chaise.

 

– Il faut voir le côté positif. Tu te rends compte, nous sommes en train d’écouter le plus grand génie de l’humanité divulguer ce qu’il pense de Dieu ! Combien de gens paieraient pour entendre ça ?

– Ce n’est pas du show-biz, Bob. Il s’agit de sécurité nationale. Il nous faut en savoir plus sur la demande faite par Ben Gourion. Si Israël détenait la bombe atomique, combien de temps faudrait-il pour que tout le monde la possède également ?

 

 

 

 

A SUIVRE...

 

 

LA FORMULE DE DIEU

Roman de José Rodrigues Dos Santos

(HC éditions & Editions Pocket)

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résumé

Le Caire, de nos jours. Le cryptologue portugais Tomás Noronha se voit confier le décryptage d’un manuscrit original. Son nom ? Die Gottesformel, La Formule de Dieu. Son auteur ? Albert Einstein lui-même. L’enjeu ? Le mode d’emploi d’une bombe nucléaire surpuissante. Précipité malgré lui au cœur d’une affaire d’espionnage international, Noronha plonge dans les secrets de l’atome… et dans un mystère bien plus grand encore.

 

 

Roman de José Rodrigues Dos Santos
(HC éditions & Editions Pocket)

 

 

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