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C'est toujours en coulisses que se produisent les plus grands coups de théâtre



la fuite


Alexandre s’est enfermé à clef dans son bureau du théâtre des Cocardes qu’il dirige depuis plus de vingt ans. Les grandes flammes de la cheminée, qui suffisent à éclairer la pièce, se nourrissent de tous les documents compromettants extraits des tiroirs du bureau. Il se sent traqué par les hommes de Louis-Napoléon Bonaparte qui, depuis son coup d’État du 2 décembre, a fait emprisonner bon nombre des amis républicains, députés et journalistes, du jeune directeur.

 

Comme beaucoup d’autres salles de spectacles sur le boulevard du Temple, le théâtre des Cocardes avait fermé quelques jours après le coup d’État. Mais à sa réouverture, il fut rapidement dans le collimateur du comte de Morny, le nouveau ministre de l’Intérieur et accessoirement demi-frère bâtard de Louis-Napoléon Bonaparte, qui soupçonnait une activité républicaine en son sein. Alexandre de Villerse n’a plus qu’une seule option, en ce 11 décembre 1851 : rejoindre la Belgique pour fuir l’arrestation et l’emprisonnement. Il a préparé une lettre pour le personnel et la troupe où il explique son départ et les changements qu’il souhaite réaliser.

Il jette rapidement au feu les derniers documents, car un fiacre l’attend au coin de la rue, et attise le brasier pour que tout soit consumé avec son départ. Soudain, il entend tourner la poignée ronde de la porte d’entrée du bureau verrouillé. Alexandre retient sa respiration. Il ne peut ouvrir, car il lui faut finir la destruction des documents. Sans aucun témoin. 

 

Chaque seconde compte. Derrière la porte du bureau, la personne insiste, frappe, puis, n’obtenant aucune réponse, s’éloigne. Alexandre est en sueur. Il essuie son front avec un mouchoir brodé. Il fixe constamment l’horloge comtoise comme si ses regards insistants pouvaient arrêter le mécanisme, bloquer le temps. Il lui reste quatre minutes, quatre malheureuses minutes. Ses deux valises sont prêtes, remplies de documents et de quelques effets qui lui serviront durant les premiers jours de sa nouvelle vie. Alexandre s’avance jusqu’à la porte du bureau et la déverrouille, puis s’apprête à enfiler son grand manteau d’hiver lorsqu’on frappe à nouveau.

 

— Entrez ! dit-il en haussant la voix.

 

La porte s’ouvre, un grand homme apparaît dans l’embrasure de la porte : c’est Armand Lagny, l’administrateur qui tient les cordons de la bourse du théâtre, mais il est aussi le bras droit d’Alexandre. Il participe à l’étude de chaque pièce.

 

— Les superbes décors de la pièce de Victor Hugo pour les fêtes de fin d’année arriveront demain, annonce Armand avec une certaine fierté. Mais nous devons rapidement prendre une décision à propos de la pièce en un acte qui précédera la sienne. Victor Hugo souhaite-t-il l’écrire pour avoir les droits d’auteur sur toute la soirée ou bien accepte-t-il qu’elle soit de la plume d’un autre auteur ?

 

— Nous verrons cela plus tard si vous le voulez bien, je dois régler rapidement diverses questions.

 

— Soit !… Viendrez-vous saluer le baron de Lentrade qui nous fait l’honneur d’assister à la représentation de ce soir ? demande l’administrateur.

 

— Je vous prie de bien vouloir m’excuser auprès de lui, je ne pourrai être des vôtres, répond Alexandre avec assurance.

 

— Monsieur le baron a consenti une forte somme pour les costumes de la pièce de Victor Hugo. Ce serait extrêmement délicat de l’en remercier et je…

 

— Je dois vraiment terminer une affaire pressante, coupe Alexandre en regardant l’horloge comtoise en face de lui.

 

— Bien, je ne vous dérange pas plus longtemps, répond Armand voyant qu’il n’obtiendra rien du directeur.

 

L’administrateur quitte le bureau. Alexandre enfile son manteau d’hiver sur sa redingote, se lisse les moustaches devant un miroir, met son chapeau haut de forme. Avant de quitter la pièce, il place un paravent devant la cheminée, car les flammes sont toujours très vives. Il dépose la lettre pour le personnel et la troupe bien en évidence au centre du bureau directorial. Il quitte la pièce par la petite porte donnant sur l’escalier de service qui mène au couloir de l’entrée des artistes.

 

Il a pris quelques minutes de retard. Chargé de ses deux valises, Alexandre traverse rapidement le couloir désert ; tout le monde est dans les coulisses à l’approche du lever de rideau.

 

Arrivé à la porte cochère donnant sur la rue, il se retrouve nez à nez avec le concierge du théâtre, Roland, un vieil homme veillant sur les lieux depuis plus d’un demi-siècle. Il a des centaines d’anecdotes à raconter sur les artistes et les auteurs qu’il a vus défiler au théâtre. Il entretient des relations houleuses avec les artistes qu’il déteste cordialement et ne résiste pas à la tentation de leur jouer des tours. Ainsi, récemment, il avait fermé à clef la porte de l’entrée des artistes cinq minutes avant le lever de rideau, comme le veut le règlement. Rose, la vedette féminine de la troupe et maîtresse du directeur, habituée à profiter de sa « situation privilégiée », sortit ce jour-là, déjà maquillée et coiffée, pour faire une course. Elle rentra après la fermeture de la porte, sonna la cloche, mais se heurta au refus d’ouvrir de Roland qui, derrière la porte, la pria de passer par l’entrée du public. Alors que son maquillage avait un peu coulé et qu’un petit vent l’avait quelque peu décoiffée, elle dut traverser le hall rempli de spectateurs, ce qui lui valut, le lendemain, un petit article sarcastique dans Le Siècle. Elle n’a jamais pardonné cette infamie à Roland.

 

Le vieux concierge barre le passage au directeur.

 

— Monsieur Alexandre, vous partez en voyage ? demande-t-il en fixant du regard les deux valises.

 

— Oui, Roland, et je compte sur votre discrétion légendaire, insiste lourdement le directeur.

 

— Je suis toujours discret, vous me connaissez. Souvenez-vous, en 1843, lorsque…

 

— Je n’ai plus le temps Roland, je dois partir. Prenez bien soin du théâtre et encore une fois, je compte sur votre discrétion.

 

— Oui, monsieur Alexandre, vous pouvez. Faites un bon voyage.

 

Le directeur franchit le porche, remonte jusqu’au coin de la rue et grimpe dans le fiacre qui doit le conduire jusqu’à l’embarcadère du chemin de fer du Nord.

 

Pendant le trajet, il vérifie une dernière fois son faux passeport. Durant le voyage en train, il prendra l’identité du docteur Jules Filières, un médecin parisien vivant rue du Cherche-Midi. Alexandre le connaissait par son père. Filières, qui avait à peu près le même poids et la même taille que lui, était d’accord pour lui prêter son passeport sans aucune contrepartie, en souvenir du père d’Alexandre qui lui avait rendu de nombreux services. Fort heureusement pour lui, à cette époque, le passeport ne comportait aucune photo, ce qui facilitait les fraudes. Il pouvait ainsi quitter la France incognito.

 

Le fiacre se dirige vers le clos Saint-Lazare à l’embarcadère du chemin de fer du Nord. Cette première gare du Nord, construite en 1846, sera jugée trop petite. Elle sera remplacée par l’actuelle gare construite un peu plus au sud en 1864.

 

Alexandre demande au cocher de le déposer rue Lafayette afin de ne pas attirer l’attention. Le jeune homme préfère finir à pied les quelques centaines de mètres jusqu’à l’entrée de la gare. Avec ses deux valises, il traverse rapidement la cour bordée de chaque côté de petites boutiques encore ouvertes comme celle du marchand de journaux ou du marchand de ficelle.

 

Il entre dans le grand vestibule à petite allure pour ne pas attirer l’attention des espions du comte de Morny qui, selon les rumeurs, surveillent toutes les gares. Pas question qu’un seul républicain puisse quitter la capitale. Les agents se fondent dans le décor. Notre voyageur républicain qui essaye de rester incognito en devient paranoïaque : il voit des espions partout. Ce manutentionnaire pourrait en être un, cette bouquetière si gentille en cache peut-être un autre. Jusqu’à la frontière belge, il lui faut se méfier de tout le monde y compris de la vieille dame qui demande de l’aide pour monter ses bagages.

 

Dans la salle des bureaux de distribution des billets, Alexandre attend son tour à un guichet et en profite pour observer autour de lui. Son regard se porte sur un homme assez grand portant une casquette d’ouvrier et une houppelande noire. L’homme le regarde puis détourne les yeux. Au guichet des billets, vient le tour d’Alexandre. Censé être un médecin, il demande un billet de première classe.

 

— Vous allez rendre visite à votre grand-mère à Bruxelles pour la Noël ? rétorque en riant le guichetier plutôt jovial.

 

— Mon billet s’il vous plaît, je n’ai point de temps, se contente de répliquer Alexandre un peu surpris par la question.

 

— Bien monsieur. Vous pouvez aller dans la grande salle d’attente et patienter dans la salle de première classe.

 

Le billet en main, Alexandre saisit ses deux valises bien remplies et se rend dans la grande salle divisée par des cloisons en trois petites pièces qui correspondent chacune à une classe. À l’entrée, il ne peut s’empêcher de se retourner et s’aperçoit que l’homme en houppelande noire le suit toujours. Il porte, lui aussi, des valises. Décidément, la police de Morny utilise tous les artifices possibles pour leurrer l’ennemi, se dit Alexandre.

 

Dans la salle d’attente de première classe, Alexandre patiente près d’un poêle à bois diffusant une chaleur bien appréciable. À vingt heures, par les portes à coulisse, il se rend sur le quai glacial, noyé dans la fumée de la locomotive. Alexandre ouvre la porte du wagon et soudain, une main se pose sur son épaule. Il se retourne d’un geste brusque. L’homme en houppelande est là devant lui, le visage dissimulé par un cache-nez. Il lui pose une question redoutable :

 

— Vous êtes bien Alexandre de Villerse ?

 

(La suite au prochain épisode)

 

Dans le prochain épisode, nous connaîtrons le sort d’Alexandre et le nom de son successeur au théâtre, nous rencontrerons un homme célèbre qui a plus d’un tour dans son sac.

 

Gérald Gayton - 2018 - Tous droits réservés

 

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résumé

Après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, Alexandre le directeur du théâtre des Cocardes s’enfuit. Rose, vedette sans scrupules de la troupe, en profite pour prendre le pouvoir tandis qu’en coulisses, comédiens, administrateurs et auteurs rusent, intriguent, jouent et font chanter.

 

 

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