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COSPLAY, Adamas maître du jeu



LE PHÉNIX PASSE À L’ATTAQUE

 

LA CAPITALE - RÉDACTION DE LA GAZETTE

Jour 1 - 4h50 du matin 

 

Dans l'espace enfumé et désert de la rédaction d’un grand journal, au petit matin. Une fenêtre est grand ouverte sur le paysage urbain d’une capitale du futur, barré au premier plan par les poutrelles d’une tour de métal. Un peu plus loin, on distingue des miradors éclairés par de puissants projecteurs.

 

Assis à son bureau, Stavros, le rédacteur en chef de la Gazette, fait défiler la maquette du journal sur l’écran de son ordinateur. Tandis qu’il tire sur sa pipe, il fait une grimace quand il arrive au titre de une :

 

“PHÉNIX ATTAQUE 1T”

 

Accrochés aux murs, des écrans ronds en forme de hublots affichent en trois dimensions les manchettes, les photos et les blocs de texte qui composent la maquette du journal : le siège de l’entreprise PHÉNIX (un immeuble industriel rutilant) et son logo (un oiseau de feu qui déploie ses ailes de façon altière); des extraits de jeux vidéo siglés “Phénix”; des tableaux de maîtres italiens et des armures de samouraï; des rapports financiers. Le nom d’ADAMAS, homme d’affaires d’origine tzigane, fondateur de Phénix ayant fait fortune dans les jeux vidéo et grand collectionneur, revient comme une menace.

 

Le rédacteur efface le titre de une et le remplace par :

 

“ADAMAS S’EMPARE DE 1T”

 

STAVROS : (satisfait) C’est beaucoup mieux.

 

Il s’étire de tout son long en faisant craquer ses articulations, quand une voix venant de l’extérieur l’interpelle :

 

CONTREMAÎTRE : Z‘avez encore salopé la maquette, Stavros ? Et juste avant que ça parte à l’impression !

 

Stavros se lève et se penche à la fenêtre avec un air goguenard.
Au fond de l’allée, les imprimeurs franchissent le poste de garde, entre les miradors. Sous la fenêtre, un contremaître lève la tête vers Stavros, qui tire une montre à gousset de la poche de son gilet.

 

STAVROS : On a rajouté scoop exclusif, plaignez-vous !

CONTREMAÎTRE : Faudra pas nous chercher des noises si ça part en retard !

STAVROS : La Gazette arrive toujours à l’heure, je vous fais confiance !

 

Stavros échange un sourire avec le contremaître, referme la fenêtre et reprend son travail. Il zoome sur le portrait d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, dont le nom s’affiche : Tancrède Malatesta. Sur les écrans, les informations le concernant défilent.

 

“Zoran Adamas lance un raid hostile sur 1T. Il désigne Tancrède Malatesta comme mandataire de l’opération. Phénix met un pied dans les microprocesseurs, un domaine en perte de vitesse et sans relation apparente avec son activité historique dans les jeux vidéo.”

 

Stavros fixe la photo de Malatesta avec une aversion apparente, quand le téléphone sonne (une chanson des Beatles : Revolution). Pensant qu’il s’agit de l’atelier d’imprimerie qui réclame la maquette, il décroche le combiné de bakélite.

 

STAVROS : Patience, patience ! Il y a pas le feu...

 

Mais au lieu du contremaître, c’est une voix juvénile et avenante qui s’adresse à lui.

 

TANCRÈDE : Monsieur Stavros? Tancrède Malatesta à l’appareil.

 

Surpris, Stavros se redresse machinalement sur son siège et répond assez brutalement.

 

STAVROS : La Gazette ne se laissera pas intimider, Malatesta.

TANCRÈDE : (joueur) Dites-moi au moins ce que vous avez écrit, Stavros...

STAVROS : On est en train d’imprimer. Attendez votre exemplaire, comme tout le monde.

TANCRÈDE : (faussement affligé) Quel dommage, Stavros. Zoran Adamas souhaitait vous accorder une interview exclusive. Une prochaine fois peut-être ?

 

Stavros s’agrippe à son combiné.

 

STAVROS : Attendez !! Vous vous foutez de moi ??? Adamas n’a pas donné une seule interview depuis vingt ans !

TANCRÈDE : En effet…

 

Le rédacteur marque une pause, pesant le pour et le contre, avant de reprendre l’échange sur le ton de la négociation.

 

STAVROS : Si vous croyez pouvoir m’influencer, sachez que....

TANCRÈDE : … Vous avez droit à trois questions.

STAVROS : 3 questions seulement ?

TANCRÈDE : Requête de Monsieur Adamas. Pas une de plus.

STAVROS : Passez-le-moi !

 

Stavros fait craquer ses doigts comme s’il se préparait à contrer un assaut. Au bout de quelques secondes, une voix calme et distinguée, avec une pointe d’accent étranger, se fait entendre.

 

ADAMAS : Monsieur Stavros, je vous remercie d’accepter cet entretien matinal.

STAVROS : Monsieur Adamas, pour une interview de vous, je me serais déplacé même au milieu de la nuit. Pourquoi la Gazette ? Pourquoi m’avoir choisi pour cette interview ?

ADAMAS : Votre première question, je présume ? Eh bien, vous êtes le seul journaliste dont je lise encore les articles. Et je préfère me confier à un homme honnête. Est-ce que ma réponse vous convient ?

 

Stavros se mord les lèvres comprenant qu’il a bêtement grillé sa première cartouche.

 

STAVROS : Soit. Merci de votre confiance à l’égard de notre journal. Ma question est très simple. Pourquoi ce raid contre 1T ?

ADAMAS : 1T est une entreprise en perdition, un cadavre pourrissant, quelqu’un doit se charger de la détruire.

STAVROS : Hein ? La détruire ?? Il y a là-bas trois mille personnes qui attendent votre projet de repreneur ! Et vous me demandez d’écrire que vous allez détruire 1T ? Rassurez-moi ! Vous avez bien un projet ?

ADAMAS : C’est votre troisième question ? Non. Je n’ai aucun projet pour 1T. Je compte seulement la détruire.

 

Adamas s’arrête, comme si tout était dit.

 

STAVROS : Et… C’est tout ? Vous avez bien un projet… quelque chose qui...

ADAMAS : (avec un rire ironique) Ils n’ont plus aucun projet depuis des années, devrais-je en avoir un pour eux ? Non… 1T est un terrain d’expérimentation idéal pour tester le Cosplay.

STAVROS : (grimace éberluée) Cosquoi ?

ADAMAS : C’est un mot japonais. Cosplay, pour COStume rolePLAY. Un jeu de simulation conçu et développé par Phénix.

STAVROS : Vous avez acheté un 1T pour tester un de vos jeux vidéo ? Non… dites-moi que…

 

Adamas ne répond pas.

 

STAVROS : Puis-je au moins vous demander ce qui vous a inspiré…

ADAMAS : Vous avez posé trois questions, monsieur Stavros.

STAVROS : C’étaient les questions de la Gazette. Celle-là, c’est la mienne et elle ne sera pas imprimée dans le journal.

 

Adamas réprime un rire amusé.

 

ADAMAS : Le Cosplay est une révolution. Je me suis inspiré de la plus effrayante, de la plus brutale des révolutions : de la dernière Commune.

STAVROS : (comme si ce mot ne devait pas être prononcé) La Commune !?

ADAMAS : (d’une voix plus dure) Oui, la Commune. Le soulèvement qui a mis à sac cette belle ville après la guerre du Pacifique, il y a près de vingt ans.

 

Stavros hésite un instant puis, mentant gauchement :

 

STAVROS : « Phénix attaque 1T. »

ADAMAS : (déçu) Mmmh… On n’attaque pas un cadavre. C’est faible. Je veux bien passer pour un don Quichotte, mais là, vous manquez toute la dramaturgie de cette affaire… « ADAMAS VEUT DÉTRUIRE 1T » serait plus en accord avec notre entretien, je crois ? Je vous souhaite une bonne journée, je me réjouis de vous lire.

 

La communication se coupe. Stavros se laisse tomber sur sa chaise, bouche bée.

 

LA CAPITALE

Jour 1 – 6h45

 

Tandis que les rotatives impriment la Gazette, l’une des machines déraille et tire des journaux avec une encre qui bave. Le contremaître arrête aussitôt la machine, saisit la pile de journaux abîmée et la jette dans la benne d’un camion qui vrombit.

 

Les autres piles de journaux sont liées et transportées en camionnettes automotrices dans les rues d’une ville en reconstruction, prospère et élégante, mélange de haute technologie et d’architecture surannée, puis livrées à des kiosques et aux sièges de grandes entreprises.

 

Pendant ce temps, le camion-benne continue son chemin vers une muraille de protection sombre et luisante comme les écailles d’un reptile : le Mur, une ligne de fortification militaire qui sépare la Capitale de la Zone, un espace demeuré en ruines, mais grouillant de monde. Un sas sécurisé s’ouvre pour laisser le camion passer de l’autre côté.

 

LA ZONE – DÉCHARGE

Jour 1 – 8h07

 

Le camion-benne bifurque et arrive dans une grande décharge où il fait tomber sa cargaison.

Des enfants en guenilles se jettent sur les journaux pour se les disputer.

L’un d’eux parvient à en subtiliser un exemplaire et s’enfuit en courant. Il file vers un quartier pavillonnaire dont certaines masures sont en ruines, passe devant une école en piteux état et s’arrête devant une maison crépie de vert qui, bien que lézardée, inspire confiance par la quantité de pots de fleurs accrochés aux fenêtres. On entend de la musique qui vient de derrière, une musique symphonique qui pourrait surprendre dans un quartier sinistre.

 

LA ZONE – MAISON DES DÛMA

Jour 1 – 8h12

 

Dans la cuisine, une femme d’une cinquantaine d’années pose les derniers points à l’ourlet d’une robe qu’elle a confectionnée pour sa fille, une jeune femme à l’abondante chevelure crépue que l’on découvre de dos, Katie Dûma. La robe extravagante ressemble une tenue d’écuyère de l’époque impériale : col militaire, longues manches et jupe à panier qui tombe lourdement jusqu’aux chevilles.

 

KATIE : (gênée) Tu t’es surpassée, Maman. Mais pour un entretien d’embauche, tu ne penses pas que c’est un peu trop...

DIHYA : (la voix empêchée par les épingles entre ses lèvres) Trop quoi ?

KATIE : Trop !

DIHYA : (catégorique) Ta-ta-ta ! La fille de ton Protéus en porte des pareilles. Je te souhaite la même carrière qu’elle, ma chérie ! Je suis sûre que personne n’en a une comme ça chez 1T.

KATIE : (résignée) C’est certain.

 

On sonne à la cloche.

Dihya se lève, enlève les épingles d’entre ses lèvres, se penche à la fenêtre et découvre l’enfant qui l’appelle en agitant un exemplaire de la Gazette.

 

DIHYA : J’arrive, mon grand, pas besoin de casser cette cloche.

 

Elle passe la porte un paquet à la main et descend quelques marches pour ouvrir un portail rouillé qui grince péniblement.

 

L’ENFANT : La Gazette pour Toussaint !

DIHYA : Tiens ! Ça c’est pour ta mère. Et ça, c’est pour toi.

 

Elle donne à l’enfant une pièce de monnaie et quelques biscuits empaquetés dans une feuille de journal. L’enfant les découvre comme un trésor et prend ses jambes à son cou.

 

Dihya remonte les marches en dépliant distraitement le journal. Lorsqu’elle découvre le titre, elle s’immobilise. Son sourire disparaît comme si une mauvaise nouvelle venait de s’abattre sur la maison des Dûma.

 

KATIE : Donne ! Je vais faire un peu de lecture à Papa avant de partir, il ne tient plus en place.

 

À son tour, Katie ouvre des yeux exorbités en découvrant la une, elle porte une main à sa bouche pour s’empêcher de crier.

 

KATIE : Non ! Pas aujourd’hui !

 

Ses yeux se mouillent de larmes et, empêtrée dans sa robe, elle s’enfuit en courant. En grimpant dans l’escalier qui monte à l’étage, elle bouscule Julien, leur colocataire. Vêtu d’une vareuse d’ouvrier, ses cheveux blonds parfaitement peignés, il se laisse bousculer sans la moindre émotion. Il suit un instant Katie du regard alors qu’elle s’enferme dans sa chambre. Puis, toujours aussi inexpressif, il se dirige vers le jardin.

 

Là, sous la treille d’une vigne vierge arrangée en tonnelle, un colosse noir d’une soixantaine d’années est assis sur un banc avec autant de majesté que s’il était assis sur un trône. Le regard dans le vide (il est presque aveugle), il scande des bribes de phrases tout en écoutant de la musique diffusée par appareil placé à côté de lui. On reconnaît les trompettes de chevauchée des Walkyries.

 

TOUSSAINT : ... qu’on abatte ce Mur … et qu’ils partent à l’assaut de la ville ! Voilà ce qu’il faut à la jeunesse ! Un Printemps sacré !

 

Il s’arrête et cherche à tâtons le poste pour couper la musique, puis il hurle :

 

TOUSSAINT : KA-TIE !!!

 

Dihya installe un plateau de petit déjeuner et pose l’exemplaire de la Gazette sur la table du jardin.

 

DIHYA : Katie est montée s’enfermer dans sa chambre.

TOUSSAINT : Pourquoi ?

DIHYA : Il y a un problème. C’est dans le journal.

TOUSSAINT : (tâtonnant pour trouver le journal) Hein ? Où est la Gazette ?

JULIEN : (les rejoignant, d’une voix neutre) Que se passe-t-il avec Katie ?

TOUSSAINT : Le trac, certainement. Elle est d’une sensiblerie, parfois ! Mon ami, asseyez-vous ici et lisez-moi ce qui est écrit dans ce journal.

 

Le jeune homme s’installe à table et Toussaint lui tend le journal de façon impérative. Lorsque Julien découvre la photo de Tancrède Malatesta qui figure en une du journal, un éclair de stupeur froide traverse son visage et son regard s’obscurcit. Tandis qu’il parcourt les pages à toute vitesse, Toussaint s’impatiente.

 

TOUSSAINT : Alors ? Une météorite est tombée sur la Capitale ? Qu’est-ce qui qui vous met tous dans un état pareil ce matin ? Un coup d’État ?

DIHYA : Julien, dites à Katie d’aller quand même à son entretien.

TOUSSAINT : (avec gourmandise) Je sais : la Zone se révolte enfin !

JULIEN : (faisant un effort pour dissimuler son trouble) Non, Toussaint, pas de météorite. Mais l’entreprise 1T vient d’être rachetée. C’est bien là que doit se rendre Katie pour son entretien, n’est-ce pas ?

TOUSSAINT : Effectivement. Mais qu’est-ce ça change ? Qu’est-ce qui a mis ma fille dans cet état ? Lisez donc !

JULIEN : « ADAMAS VEUT DÉTRUIRE 1T ». Dans une interview exclusive, l’homme d’affaires déclare « ne pas avoir de projet » pour l’entreprise. Il invite les employés de 1T à jouer à un jeu de simulation développé par Phénix : le Cosplay.

TOUSSAINT : (perplexe) Un jeu vidéo ? Ça n’a aucun sens.

DIHYA : Mais qu’est-ce que ça change pour Katie ?

JULIEN : Les recrutements sont généralement gelés dans de telles circonstances.

TOUSSAINT : Non. Mon Adamas ne se lancerait pas là-dedans sans une idée très claire de ce qu’il fait, vous n’êtes pas d’accord, Julien ? Continuez !

 

L’affection de Toussaint pour Adamas est aussi inexplicable que la froide répugnance que ce personnage semble inspirer à Julien. Celui-ci, poursuivant sa lecture, semble particulièrement gêné lorsqu’il prononce les noms de famille des principaux protagonistes.

 

«Tancrède Malatesta, bras droit d’Adamas et fils du célèbre mafieux et marchand d’armes Malatesta, mort en prison il y a six ans, est à la manœuvre. Cette opération a été orchestrée par Franz Cabral, surdoué de la finance avec lequel il faudra désormais compter. Tous deux sont âgés de 27 ans et sont anciens élèves de Nonpareil, l’école de la fondation Phénix. L’école de Nonpareil accueille de jeunes polymathes pour un programme accéléré de sciences, d’humanités et d’arts martiaux. »

 

DIHYA : Comment des gens aussi jeunes peuvent-ils imposer leurs quatre volontés à des milliers de personnes !

TOUSSAINT : Ma chérie… Les affaires sont les affaires. Katie aura d’autres opportunités !

DIHYA : Pas comme celle-là, Toussaint. 1T, elle en parle depuis qu’elle est petite !

 

Katie apparaît dans l’encadrement de la porte. Ses larmes ont séché, son visage affiche un air de conquérante.

 

KATIE : Tant pis, j’irai quand même. Ils ne m’empêcheront pas d’entrer !

TOUSSAINT : Enfin ! On m’a rendu ma fille !

KATIE : J’irai leur dire ce que je pense de leur absence totale de stratégie. Adamas n’aura pas grand-chose à faire pour détruire 1T : ils l’avaient déjà détruite de l’intérieur !

TOUSSAINT : (hilare) Oui ! Ça c’est bien ma fille ! Approche, guerrière. J’aimerais tellement voir à quoi tu ressembles dans ton armure.

DIHYA : (retrouvant sa fierté) Ta fille est belle comme un printemps !

 

Toussaint palpe l’étoffe du tailleur avec une grimace mi-admirative, mi-perplexe.

 

TOUSSAINT : Je ne sais pas à quoi tu ressembles, habillée comme ça…

KATIE : (chuchote à l’oreille de son père) Je suis complètement ridicule. Mais ne le dis pas à Maman.

TOUSSAINT : (chuchotant en retour) Elle a cousu tout son amour de mère dans cette armure, c’est comme si elle t’avait plongée toute entière dans l’eau du Styx. (Puis à la cantonade) Tu es invincible, ma fille. Tu entends ? Invincible ! C’est à son regard, c’est à sa voix qu’on reconnaît un prince. Pas à son costume.

 

Katie sent son cœur s’emballer. Dihya se tourne timidement vers Julien.

 

DIHYA : Alors elle a une petite chance ?

JULIEN : S’il lisait votre thèse, Adamas changerait peut-être d’avis sur 1T. Ce que vous avez écrit sur les recherches de Protéus sur le cerveau artificiel...

TOUSSAINT : Tu entends, Katie ? Et ça vient de Julien, la seule personne sous ce toit qui ait lu cette thèse… Et il semble y avoir compris quelque chose !

JULIEN : Vous l’avez prise avec vous ?

KATIE : Non. À quoi ça servirait, de toute façon ?

JULIEN : (persuasif) Prenez-la, on ne sait jamais. Cet homme, Adamas, ne fait rien au hasard. Parfois, il suffit de raviver une idée oubliée pour que tout le sens revienne. Et votre thèse est pleine d’idées.

 

LA CAPITALE - SIÈGE DE PACHECO INDUSTRIES

8h13

 

Toni Pacheco, le président de Pacheco Industries, sort de sa limousine avec difficulté. Sa carrure d’ogre l’empêche dans tous ses mouvements. Il s’arrête un instant devant la façade du siège de son empire agroalimentaire pour contempler le frontispice qui arbore son nom écrit en lettres d’or, puis il passe la lourde porte d’entrée.

 

Dans le hall, une armée de subalternes s’arrête au garde-à-vous pour le laisser passer. Il ne les salue pas, mais se dirige vers un ascenseur pour rejoindre son vaste bureau qui observe depuis un balcon une Bourse de commerce où des agents de change passent leurs ordres sur les céréales et les denrées.

 

Il se laisse tomber dans un grand fauteuil et un immense écran rond s’allume devant lui d’une lumière bleue : c’est un documentaire animalier dont le commentateur donne le titre :

 

« Aujourd’hui, le requin blanc : la terreur des océans ».

 

Un sourire de délectation morbide se dessine sur le visage de Pacheco, qui retrouve son air maussade lorsqu’un majordome, irréprochablement cravaté et ganté, entre par la porte de service. Il porte un plateau d’argent sur lequel se trouvent le petit déjeuner et la Gazette.

 

MAJORDOME : Votre petit-déjeuner, Monsieur. Œufs à la truffe, saumon fumé.

PACHECO : 400 millions d’années qu’ils barbotent ! Excusez du peu.

 

Fasciné par les requins plus vrais que nature dans le hublot 3D, Pacheco engloutit une tartine lorsque son regard se fige sur la une de la Gazette. Il manque de s’étouffer, postillonne.

 

PACHECO : J’ai vendu 1T au gitan ?? Moi ? J’ai… J’ai… J’ai vendu 1T au gitan !

 

Il arrache un bristol épinglé à la Gazette, signé du patron de la Gazette :

 

« Toni, pourquoi as-tu vendu tes actions 1T à ce TERRORISTE sans rien nous dire ? Un peu de lecture pour te rappeler quelques évidences.

VIDEL

 

Son téléphone sonne soudain La Cucaracha. Sur son écran, l’apparition du nom de « Nil CIARKA - Oil&Gas - Président » lui glace le sang, néanmoins il décroche d’une voix faussement décontractée.

 

PACHECO : Nil ! Comment va, vieille branche ?

CIARKA : Tu as vendu tes parts à ce pirate. Tu comptais m’en parler quand ?

PACHECO : (explose), Mais comment je pouvais savoir, moi, que c’était à lui !... Ça fait cinq ans que j’essaie de me débarrasser de ces actions que TU m’as demandé d’acheter pour aider Oil&Gas. Et puis merde à la fin, qu’est-ce qu’on en a à faire ?... Elle est morte, 1T, elle est finie, kaput !

CIARKA : Tu fais semblant de ne pas comprendre, Toni, je vais t’expliquer. Adamas vient de nous déclarer la guerre.

PACHECO : Nil… Calme-toi, tu t’inquiètes pour rien…

CIARKA : Mon pauvre ami. Tu as reçu le livre ?

PACHECO : Le livre?... Ah, oui. Il est là, sur le plateau. C’est le gitan qui l’a écrit ? Mais c’est un livre pour enfants. Il écrit des livres pour enfants ?

 

CIARKA : (colère froide) Si tu veux comprendre ce qui se passe, jette un coup d’œil. C’est écrit gros.

PACHECO : Tu veux que je lise un livre pour enfants parce ce que c’est le gitan qui l’a écrit. O.K, Nil, je lirai le livre du gitan… À plus tard, Nil…

 

Nil Ciarka a déjà raccroché, Pacheco raccroche aussi et explose.

 

PACHECO : Eh merde !

 

Il saisit sur le plateau un livre jaune, aux illustrations vivement colorées :

 

LES MERVEILLES DE LA NATURE
ou
Darwin raconté aux enfants
Ed. Nonpareil

 

Il se met à feuilleter le livre sans appétit. Mais une page consacrée aux requins attire son attention et il commence à lire, avant de froncer les sourcils :

 

« Les prédateurs paresseux finissent tous de la même façon. Lorsque l’angoisse de disparaître les abandonne, ils s’empâtent, s’alourdissent, ralentissent. Bientôt quelqu’un viendra les déloger de leur place de façon violente, car la Nature déteste les prédateurs paresseux. »

 

LA ZONE – AVANT-DERNIÈRE STATION AVANT LA CAPITALE

8h21

 

Katie montre son laissez-passer aux gardes surarmés d’un poste de sécurité. Elle se soumet à une fouille musclée avant d’entrer dans une vieille rame de train couverte de graffitis, toisée ou moquée par les autres voyageurs à cause de sa robe : des domestiques en livrée, des agents de sécurité, des femmes de ménage et quelques ouvriers qui partent travailler de l’autre côté du Mur.

 

LA CAPITALE- SIÈGE DE 1T

8h38

 

James Hook, le président de 1T, traverse à grandes enjambées l’espace tapissé, moquetté, repeint de frais du septième étage. À cette heure, les couloirs de la direction sont presque vides, mais ses deux assistantes sont fidèlement assises à leur poste dans l’open space. Sans répondre à leur timide sourire de bienvenue, Hook ouvre la porte de son bureau et leur intime :

 

HOOK : Je ne veux être dérangé par personne jusqu’à nouvel ordre ! (puis, après un bref moment de réflexion) hormis Nil Ciarka. Si Nil Ciarka veut me joindre, vous me le passez. Sinon, personne.

CILIA : Monsieur le Président, les envoyés de Phénix sont annoncés pour 11h.

HOOK : Pour me voir ?

CILIA : P-Pas exactement. Ils souhaitent parler à tout le comité exécutif. Ils ne resteront qu’un quart d’heure.

HOOK : Ils voudront me voir avant en tête à tête, je présume.

GALA : Quand je le leur ai demandé, ils ont répondu : tout le comité exécutif.

HOOK : (fulmine, prêt à devenir violent) Alors appelez les membres du comité exécutif ou ce qu’il en reste et qu’ils ramènent leur cul dans la salle du conseil à onze heures moins le quart.

GALA : (avec une envie de bien faire) Il… Il y a un objet à la réunion, monsieur le président ? C’est pour avertir les autres secrétaires.

HOOK : (ironique et volontairement humiliant) À votre avis, Gala ? Vous avez lu le journal ? Non, bien sûr. Vous n’avez lu que l’horoscope qui vous a prédit beaucoup d’amour, mais rien sur le fait qu’Adamas avait fondu en piqué sur 1T pendant la nuit. Je me demande parfois si vous êtes assez futée pour vider ma corbeille à papier. À ce propos ! Vous avez d’ailleurs encore laissé traîner des documents dedans, vous savez que je veux que tout soit détruit !

 

Gala sanglote tandis que Cilia ajoute timidement :

 

CILIA : Les gens de Phénix ont aussi demandé le plan du bâtiment et le trombinoscope. Et ils ont fait porter ces dossiers par coursier.

 

Elle désigne une pile de dossiers noirs frappés du phénix sur lesquels est écrit en lettres d’or :

 

COSPLAY

 

 

 

A SUIVRE...

 

 

COSPLAY

Roman de Laurent Ladouari

(HC éditions & Editions Pocket, finaliste du Grand prix de l’Imaginaire en 2015)

 

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résumé

Katie se présente chez 1T pour un entretien d’embauche le jour où la compagnie est rachetée par le redoutable Zoran Adamas. L'homme d'affaires déclare que les employés décideront du sort de l'entreprise en jouant au COSPLAY, un jeu vidéo où tous les coups sont permis...

 

Roman de Laurent Ladouari

(HC éditions & Editions Pocket, finaliste du Grand prix de l’Imaginaire en 2015)

 

 

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